L'agenceur Magazine n°84
CRÉER À L’ÈRE DE
L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
L’intelligence artificielle n’est plus une projection lointaine. Elle s’invite désormais dans les agences, sur les postes de travail, au coeur même des processus de conception. En quelques mois à peine, elle a su s’imposer comme un outil capable de générer des images, produire des rendus, esquisser des plans, voire proposer des intentions d’aménagement. Une évolution rapide, presque brutale, qui interroge directement les métiers de l’agencement et de l’architecture intérieure. Les chiffres donnent la mesure du phénomène : selon une étude récente de Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents, jusqu’à 5 millions de postes pourraient être affectés en France. Plus frappant encore, cette mutation touche en priorité les métiers qualifiés : près de 27 % des tâches dans les domaines de l’architecture et de l’ingénierie seraient potentiellement automatisables. Là où les précédentes révolutions technologiques avaient surtout transformé les tâches répétitives, l’IA s’attaque aujourd’hui à des fonctions jusqu’ici considérées comme profondément humaines : concevoir, dessiner, imaginer.
Dans les faits, la transformation est déjà à l’oeuvre. Certains cabinets expérimentent ces outils pour accélérer les phases d’esquisse, tester des variantes, produire des visuels en quelques minutes. L’IA devient un accélérateur, un générateur d’options, parfois même un révélateur d’idées. Elle permet de gagner du temps sur des tâches
chronophages, d’élargir le champ des possibles, de nourrir la réflexion en amont du projet. Mais cette montée en puissance soulève aussi des interrogations plus profondes. Si une image peut être générée en quelques secondes, que devient la valeur du geste ? Si un plan peut être automatisé, où se situe l’expertise ? Et surtout, si tout devient possible, comment continuer à faire des choix ? Car c’est sans doute là que se dessine la véritable ligne de partage. L’IA excelle dans la production, la variation, l’optimisation. Elle compile, combine, extrapole… Mais elle ne contextualise pas. Elle ne ressent pas un lieu, ne comprend pas un usage, ne capte ni les contraintes implicites d’un projet ni la singularité d’un client. Elle ne remplace ni l’intuition, ni l’expérience, ni la capacité à arbitrer.
Pour les agenceurs et les architectes d’intérieur, l’enjeu n’est donc pas tant de résister que de repositionner leur rôle. À mesure que certaines tâches s’automatisent, le métier semble glisser vers des dimensions plus stratégiques : direction créative, narration du projet, compréhension fine des usages, accompagnement du client. Autant de
compétences difficilement réplicables, car profondément liées à l’humain. Reste la question de la créativité. L’IA est-elle en train de la standardiser, en s’appuyant sur des bases de données existantes ? Ou, au contraire, peut-elle devenir un outil d’exploration, capable d’ouvrir de nouvelles pistes ? Sans doute un peu des deux. Tout dépend de la manière dont elle est utilisée : comme substitut ou comme partenaire.
Dans ce contexte, de nouvelles compétences émergent. Savoir formuler une intention, orienter une génération, trier, sélectionner, affiner. Apprendre à dialoguer avec la machine, sans perdre sa propre voix. Mais aussi, plus largement, renforcer ce qui fait la valeur du métier : la culture du projet, la capacité d’analyse, la sensibilité aux espaces. L’histoire récente l’a montré : chaque évolution technologique redéfinit les pratiques, et l’intelligence artificielle ne fait pas exception. Elle impose en revanche une adaptation rapide, et pose une question presque essentielle : que voulons-nous déléguer, et que voulons-nous continuer à incarner ?
Brice Alexandre Roboam
