L'habitat en pleine lumière
Appartement, maison, villa, résidence principale ou secondaire… partout, une tendance majeure se dessine: l’aménagement intérieur n’est plus un simple travail de style, mais un acte architectural qui révèle la structure, réaffirme les usages et reconnecte les habitants à leur espace. Chaque intervention témoigne d’un même mouvement, celui d’une recomposition minutieuse de l’existant, où l’on sculpte d’abord les volumes, la lumière et les circulations avant de penser les matières, les couleurs ou le mobilier. Le geste intérieur s’affirme désormais comme un travail de précision, presque chirurgical: ouvrir des perspectives, décloisonner sans effacer, hiérarchiser les fonctions, densifier la lumière naturelle, arrondir un angle pour fluidifier un passage, rehausser une verrière afin de transformer le cœur d’une maison... Les projets suivent un objectif commun: créer des lieux qui respirent, au service du quotidien. Le choix des matériaux assure quant à lui la quête d’essentiel. Le retour au minéral, au bois, à la chaux, au métal patiné, impose une esthétique plus incarnée, où la texture prend une importance croissante. Autre dénominateur commun: l’importance du sur-mesure. Bibliothèques, claustras, rangements intégrés, têtes de lit, structures en bois et métal… L’agencement devient un langage, un outil d’architecture intérieure qui organise les pièces et densifie les usages sans encombrer les volumes. Les éléments sur mesure ne se contentent plus de compléter, ils structurent, rythment et articulent l’ensemble. Enfin, la mode traduit assurément une volonté croissante de renouer le lien entre intérieur et extérieur, par un jeu de transparences visant à capter le plus de luminosité possible. Terrasses comme prolongements naturels, cuisines ouvertes sur le paysage, patios épurés, verrières repensées, fenêtres élargies… La recherche de lumière est plus que jamais un critère essentiel de l’aménagement intérieur, un élément crucial qui engendre la réussite d’une réalisation.
Depuis près de vingt ans, Hélène Paoli, architecte d’intérieur et designer, revendique une approche sensible et responsable de l’espace. À la tête de l’agence Archipelles, elle défend une pratique fondée sur l’écoute, la durabilité et la qualité de vie. Son credo: observer et comprendre avant de tracer la moindre ligne. Entretien autour de l’évolution des manières d’habiter en ville.
Quelle est votre approche du métier ?
J’ai fondé l’agence en 2007 avec la conviction qu’en matière de création, rien ne se fait seul. Concevoir, c’est collaborer. L’architecture d’intérieur est un travail d’équipe, avec des partenaires, des artisans, des clients qui s’engagent dans un projet commun et sur la durée. Cette logique de partenariat, de lien, est au cœur de mon travail. Je suis architecte d’intérieur mais aussi designer, et j’aime autant concevoir un espace qu’un meuble ou un objet. J’ai choisi de rester à l’échelle du corps et de la main, plus qu’à celle du monumental. Cette proximité avec l’usage me permet de traiter chaque projet comme un cas singulier, un espace de vie avant tout.
Vous intervenez sur des typologies très variées. Qu’est-ce qui relie vos projets ?
Ce qui relie tout, c’est l’écoute. Qu’il s’agisse d’un appartement, d’un restaurant ou d’un siège d’entreprise, je pars toujours de l’observation: comprendre comment les gens vivent, circulent, travaillent, rangent. L’usage est mon point de départ. Je ne cherche pas à me spécialiser. J’aime passer d’un 16 m2 à un projet tertiaire de plusieurs milliers de m2. Ce qui m’intéresse, c’est la traduction du besoin en espace. Mon métier est de concevoir des lieux qui répondent à des modes de vie réels, pas des décors standardisés.

Comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution de l’habitat urbain?
Nous vivons dans des logements de plus en plus petits. La réduction des surfaces est une donnée constante, il n’existe plus de projet sans optimisation. Le rangement est devenu une obsession, et parfois une angoisse, pour beaucoup de citadins. Pourtant, le problème n’est pas tant le manque de rangements que la difficulté à trier, à désencombrer. Notre société d’accumulation crée une tension entre désir de posséder et manque d’espace.
Le Covid a-t-il modifié la façon d’habiter ?
Pas fondamentalement. Le vrai changement concerne le travail: le télétravail s’est installé sans que les logements soient adaptés à cette pratique. Je vois beaucoup de gens travailler dans des conditions absurdes, sur un coin de table, mal assis, mal éclairés. Quand mes clients me demandent d’ajouter un « bureau » dans un couloir sans lumière, je leur dis non. Ce n’est pas un espace de travail, c’est une dépense inutile. Mon rôle est de les éduquer à la qualité de l’espace, de leur expliquer que s’ils veulent travailler efficacement, il faut penser ergonomie, confort et lumière. L’écoute et le conseil sont essentiels. Parfois, ne pas faire un bureau est la meilleure décision.

Vous insistez beaucoup sur la notion d’optimisation. Comment travaillez-vous sur les petites surfaces ?
Un logement réussi, quelle que soit sa taille, repose sur une compréhension fine des usages. Avant de dessiner un meuble, il faut savoir ce que l’on range, comment, et pour qui. On ne conçoit pas le même placard pour une collectionneuse de chaussures que pour un couple minimaliste. Dans les petites surfaces, chaque centimètre compte : plus c’est petit, plus l’agencement devient technique et précis. C’est presque du design d’objet. On doit condenser toutes les fonctions d’un grand appartement dans quelques mètres carrés. Cela passe souvent par du sur-mesure, des rangements jusqu’au plafond, une grande rigueur dans les volumes. L’appartement Daguerre, 26 m², en est un bon exemple. Nous l’avons entièrement réhabilité : isolation, réseaux, menuiseries, tout a été repensé. L’objectif était d’en faire un lieu de vie durable, pas un simple pied-à-terre. Chaque détail a été étudié et conçu pour maximiser le confort: la lumière, les rangements, l'ergonomie bien sûr. Autre exemple, le projet Marois, 32 m², destiné à la location. Là, nous avons cherché la robustesse, des matériaux simples mais solides, comme le contreplaqué bouleau verni ou le grès cérame. Concevoir pour des locataires, c’est penser à la fois usage, entretien et pérennité.
Et sur les surfaces plus grandes, qu’est-ce qui change ?
Plus l’espace augmente, plus il s’individualise. On recrée des zones pour chacun, des chambres séparées, un espace de vie plus généreux. Mais les attentes varient selon les milieux sociaux et culturels. Certaines familles valorisent la vie commune, d’autres recherchent la séparation. Ce qui est constant, c’est l’envie d’une pièce de vie fluide, où cuisine et séjour se rejoignent. Mais là encore, je refuse les recettes toutes faites: une cuisine ouverte n’a pas de sens pour quelqu’un qui cuisine beaucoup et utilise des épices. Chaque projet est une étude sur mesure.
Comment abordez-vous la question des matériaux et de la durabilité?
Je suis très attachée à la qualité des matières. On a trop tendance à vendre du «beau» et du «tendance», alors que la beauté véritable vient du juste choix, celui qui dure. Je préfère proposer à mes clients un carrelage simple mais bien posé, ou une robinetterie de qualité, plutôt qu’un effet de mode qui se dégrade en deux ans. L’économie n’est pas dans le prix d’achat, elle est dans la durabilité. Je les encourage à investir dans ce qui ne se change pas – isolation, réseaux, menuiseries – et à ajuster le reste petit à petit. Un beau plan de travail, un bon carrelage, ça se garde vingt ans.

Vous évoquez souvent un rôle «pédagogique» du designer. En quoi consiste-t-il ?
Notre métier est aussi un métier d’éducation. Il faut expliquer, argumenter, dire non quand il le faut. Beaucoup de gens veulent une baignoire sans jamais prendre de bain, ou un mur abattu «parce qu’[ils ont] vu ça sur Pinterest». À nous de leur faire comprendre ce qui est juste pour eux, pas pour l’image. Je me bats contre une approche purement visuelle de la décoration. Un intérieur doit être pensé pour durer, pour être sain, ergonomique, adapté. C’est ce qui fait la différence entre un projet séduisant sur Instagram et un habitat réellement confortable.
Vous parlez aussi de la pauvreté croissante du paysage domestique…
Oui, et c’est un vrai sujet. Je suis souvent frappée par le manque d’âme de certains intérieurs : une grande télé, un canapé, aucun livre, aucune matière vivante. On vit dans des espaces aseptisés, sans culture visuelle, sans patine. Il y a une forme de standardisation du goût, nourrie par les réseaux et la grande distribution. Or un intérieur, c’est une projection de soi : il doit raconter une histoire. J’espère qu’on reviendra à plus de singularité, de matières naturelles, de traces du temps.
«Notre société d’accumulation crée une tension entre désir de posséder et manque d’espace.»
«Il y a une forme de standardisation du goût, nourrie par les réseaux et la grande distribution.»

Quelle est votre vision de l’habitat de demain?
Je ne crois pas à une révolution futuriste. Les besoins fondamentaux – se loger, se rassembler, se protéger – restent les mêmes. Ce qui doit changer, c’est notre rapport à la qualité. L’habitat français vieillit mal. Beaucoup de bâtiments sont mal isolés, mal entretenus, pollués. J’espère un retour du bon sens, mieux construire, mieux rénover, penser la santé des lieux avant leur esthétique. L’avenir de l’habitat, c’est moins de consumérisme et plus de conscience. Ce n’est pas une question de réglementation ou de crédit d’impôt, mais de culture. Il faut réapprendre à entretenir, à aérer, à comprendre comment un logement fonctionne. Et c’est aussi à nous, architectes et designers, de jouer ce rôle d’éveil.
En guise de conclusion?
Nous devons arrêter de parler uniquement d’image. Les plateformes comme Pinterest ou l’intelligence artificielle façonnent des imaginaires déconnectés du réel. Le véritable enjeu, aujourd’hui, est de retrouver une authenticité, des matériaux vrais, des usages réfléchis, des espaces sains. Notre métier est d’accompagner, de conseiller, de redonner du sens à l’habitat. Parce qu’au fond, ce que je conçois, ce ne sont pas des intérieurs: ce sont des manières de vivre.
.jpg&w=1400&q=75)