Chaque établissement doit raconter une histoire singulière
L'Okko Hôtel Rosa Parks, dans le XIXe arrondissement de Paris.
Sept ans après sa création, Laune Architecture s’est imposée dans le paysage de l’hôtellerie en développant une approche où architecture, récit et hospitalité sont indissociables. Fondée par Pauline Marcyniuk et Laure Grabulos, toutes deux architectes d’intérieur, l’agence imagine des lieux profondément ancrés dans leur territoire, où chaque détail – des matériaux au mobilier – participe à l’expérience du voyageur. Entretien avec Pauline Marcyniuk (à gauche sur la photo).
Comment l’agence est-elle née ?
Nous avons créé Laune Architecture après plusieurs années passées au sein de l’agence de François Champsaur, où nous avons acquis une solide expérience de l’hôtellerie, un secteur qui nous passionnait déjà. Pendant la période pandémique, nous avons réalisé plusieurs projets résidentiels avant de revenir progressivement vers l’hospitalité. Le groupe Okko Hotels nous a fait confiance et nous les avons accompagnés pour l’ouverture de leur quatorzième établissement, en juin 2023. Aujourd’hui, l’hôtellerie représente près de 90 % de notre activité.
Qu’est-ce qui vous attire dans l’architecture hôtelière ?
C’est un domaine particulièrement complet, où l’architecture dialogue avec le design, l’usage, l’exploitation et l’expérience client. Les groupes hôteliers attendent aujourd’hui davantage qu’un simple décor : ils souhaitent traduire une identité, raconter une histoire et créer une émotion.
Pour nous, l’hospitalité commence dès les premiers instants. La lumière, les volumes, les matériaux ou le parcours dans le bâtiment contribuent à ce sentiment d’accueil. Un hôtel n’est plus seulement un lieu où dormir : c’est un espace où l’on travaille, déjeune, rencontre des proches ou prend simplement le temps de vivre. Notre rôle consiste à concevoir cette expérience dans sa globalité.
Comment construisez-vous l’identité de vos projets ?
Chaque projet débute par une immersion dans son contexte. Nous étudions l’histoire du lieu, son environnement, les matériaux existants, les savoir-faire locaux et la culture qui l’entoure. Il n’est pas question de reproduire un concept d’un hôtel à l’autre : chaque établissement doit raconter une histoire singulière.
Pour l’Hôtel du Savoir à Paris, le Quartier latin a naturellement guidé notre réflexion avec son héritage intellectuel, ses librairies et son patrimoine universitaire. À l’inverse, pour Okko Hotels Rosa Parks, nous avons traduit l’identité de la marque dans l’aménagement intérieur et les détails d’agencement, en reprenant la forme ronde et la tonalité brune de son logo.
Notre rôle est de transformer ces références en une expérience cohérente, sans jamais tomber dans la caricature.
Les matériaux occupent une place importante dans vos réalisations. Quelle est leur fonction ?
Ils constituent le véritable langage du projet. Associés à la lumière et aux savoir-faire des fabricants, souvent locaux, ils permettent de raconter une histoire avec subtilité.
Dans les deux chambres témoins que nous avons réalisées pour le château de Villiers-le-Mahieu, dans les Yvelines, nous avons privilégié des enduits à la chaux, du bois brut, du métal patiné afin de prolonger le dialogue entre ce site verdoyant et les espaces intérieurs. Pour un hôtel en cours d’études rue de Vaugirard, dans le XVe arrondissement de Paris, nous nous sommes imprégnées de la vie et de l’histoire du quartier avant d’imaginer un établissement plus ouvert sur son environnement, dont certains espaces communs sont désormais ouverts aux riverains.
Cette recherche d’équilibre se retrouve jusque dans les chambres : une palette de matériaux et de couleurs communes assure l’unité du projet, tandis que des variations subtiles donnent à chaque chambre une personnalité propre.
Les espaces communs jouent aujourd’hui un rôle central. Comment cette évolution influence-t-elle votre travail ?
Les hôtels sont devenus de véritables lieux de vie. Les voyageurs souhaitent pouvoir y travailler, lire, prendre un café ou retrouver des proches, tandis que les habitants du quartier fréquentent de plus en plus leurs restaurants, bars ou espaces de coworking. Nous concevons donc des espaces communs plus chaleureux et plus flexibles, davantage inspirés d’un salon que d’un hall traditionnel. L’objectif est que l’hôtel vive tout au long de la journée et entretienne un lien fort avec son quartier.
Les contraintes économiques et techniques influencent-elles votre manière de concevoir les hôtels ?
Elles font partie intégrante du projet, notamment en rénovation. À Paris, nous intervenons presque toujours sur un patrimoine existant. Nous ne cherchons donc pas systématiquement à augmenter le nombre de chambres. Il arrive même que nous en supprimions lorsque cela améliore le fonctionnement de l’établissement.
À l’Hôtel du Savoir, nous sommes ainsi passés de 20 à 19 chambres afin de créer des espaces dédiés au personnel et à l’exploitation. Cette décision améliore autant le confort des équipes que celui des clients. Pour nous, la qualité d’exploitation est indissociable de la qualité architecturale.
Les enjeux environnementaux modifient-ils votre manière de concevoir ?
Ils nous conduisent à repenser nos priorités. La climatisation est devenue incontournable dans de nombreuses rénovations, mais elle ne doit pas être la seule réponse.
L’architecture doit d’abord réduire les besoins énergétiques grâce à des stratégies passives : orientation, ventilation naturelle, qualité des ouvertures, végétalisation ou inertie des matériaux. Plus ces principes sont intégrés dès la conception, moins les équipements techniques doivent compenser les faiblesses du bâtiment. Nous portons le même regard sur la domotique. Les outils de pilotage des consommations sont indispensables, à condition qu’ils restent discrets, intuitifs et véritablement au service du confort comme de l’exploitation.
Quelle place le réemploi et les matériaux biosourcés occupent-ils ?
Cette réflexion est présente dès les premières esquisses. En rénovation, nous commençons toujours par nous demander ce qui peut être conservé. Beaucoup d’éléments restent parfaitement fonctionnels, qu’il s’agisse des menuiseries, de certains équipements techniques ou du mobilier. Nous cherchons ensuite à prolonger leur usage ou à leur offrir une seconde vie.
Lorsque de nouveaux aménagements sont nécessaires, nous privilégions les matériaux naturels, biosourcés ou issus du réemploi. Les innovations développées à partir de ressources recyclées ouvrent aujourd’hui de nouvelles perspectives créatives. La durabilité n’est plus une contrainte : elle nourrit notre manière de concevoir.
Vous dessinez également une grande partie du mobilier. Pourquoi ?
Le mobilier fait partie intégrante de l’architecture intérieure. Nous dessinons de nombreuses pièces sur mesure – bureaux, chevets, têtes de lit ou dressings – afin qu’elles s’intègrent naturellement au projet, tout en les associant à des modèles édités pour certains sièges ou luminaires.
Nous réfléchissons aussi à leur durée de vie. Dès la conception, nous anticipons leur entretien, leur réparabilité et leur maintenance. Nos têtes de lit sont par exemple systématiquement déhoussables afin de ne remplacer que le revêtement lorsqu’il est usé. Ces choix prolongent la durée d’usage des équipements tout en facilitant le travail des équipes.
Vous avez développé avec Okko Hotels une chambre témoin réalisée avec des fabricants français. Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?
Ce projet a constitué un véritable laboratoire. Il nous a amenées à réfléchir au cycle de vie complet des produits, depuis leur fabrication jusqu’à leur maintenance et leur remplacement. Nous avons travaillé très en amont avec les industriels afin de limiter les chutes de matériaux, faciliter les réparations et garantir la disponibilité des pièces détachées. Cette collaboration étroite entre concepteurs, fabricants et exploitants irrigue désormais l’ensemble de nos projets.
Comment imaginez-vous l’hôtel de demain ?
Je le vois plus sobre, plus durable et davantage connecté à son environnement. L’architecture devra privilégier les stratégies passives afin de limiter les consommations énergétiques tout en améliorant le confort. L’identité d’un hôtel passera aussi par son ancrage territorial : matériaux, artisans, producteurs locaux ou objets fabriqués à proximité contribueront pleinement à l’expérience du voyageur. Le réemploi deviendra progressivement un réflexe, porté par l’évolution des filières et des matériaux. Notre ambition reste la même : concevoir des lieux accueillants, durables et profondément humains, capables de procurer une émotion qui donne envie d’y revenir.